WANG LIUSHI
Regard de l’Occident sur l’Orient
Vous vous rappelez le célèbre film « La sœur de son intendant », et l’étonnement général provoqué par Dina Dourbine chantant des romances russes : malgré son accent, la voix de l’actrice ne trahissait pas le moindre accent stylistique. Appréhender ainsi la nature artistique d’une autre culture suscite toujours la stupéfaction, puis l’enthousiasme. « La Reine du saule pleureur et de la poésie » ? Mais c’est Valioucha, Valentina Alieva, Valentina Battler, pianiste russe vivant au Canada et peignant des tableaux « à la chinoise » ! Juxtaposition digne du passage des millénaires.
Avant de parler de l’exposition et de l’artiste, demandons nous ce qui pousse des Européens à se tourner vers la culture de l’Orient et observons quel est le résultat de cette confrontation. Et puisque notre héroïne, en plus d’être peintre, est aussi musicienne, commençons par la musique.
A la fin du XXè siècle, en parvenant en Europe et en Amérique, l’art chinois et japonais a fait naître tout un courant musical, le new âge, musique méditative dont les éléments de base sont issus de ces pays. Si l’on peut parler d’un art oriental (bien que né dans les pays occidentaux), c’est que la caractéristique principale du style new âge soit l’intrusion active dans le tissu musical de sons produits par la nature : le clapotis des vagues, le chant des oiseaux, le bruit de la pluie. L’humain et le naturel se mêlent intimement. C’est l’un des principes fondamentaux de l’art oriental : l’homme y est perçu comme une partie de la nature, et tout tableau de la nature est reflet de l’âme humaine.
Le poète japonais Bashō a formulée ainsi la capacité à voir la beauté partout en tout élément, naturel ou fait de main d’homme : « Tout ce que tu vois est fleur, tout ce à quoi tu penses est lune. Sauvage est celui pour qui les choses ne sont pas fleur. Bête féroce celui qui n’a pas de fleur en son cœur ».
Pour un artiste oriental, un tableau de la nature reflète l’état d’âme d’une personne. D’où le rôle de portrait psychologique joué par le paysage, sans qu’en général quelqu’un y figure.
L’homme ne se détache pas de la nature, il s’en sent une composante. « Je regarde les montagnes, et les montagnes me regardent, / Et longtemps nous nous regardons, sans nous lasser », écrit le poète chinois Li Bai.
Voilà où se niche la raison pour laquelle les Occidentaux se tournent vers la culture de l’Orient. Nous sommes fatigués de l’anthropocentrisme de notre monde, des vire-voltes intempestifs du Temps, nous recherchons le lit tranquille de l’Eternel et nous nous plongeons dans une culture où cela seul existe, la culture traditionnelle du Japon et de la Chine (traditionnelle et non actuelle, remarquez bien !). Mais tout en nous y plongeant, nous demeurons des Occidentaux. Comment cela se manifeste-t-il ? Eh bien voyons.
Le principe fondamental de l’art occidental est l’opposition catégorique entre l’art et la vie de tous les jours : la vaisselle, l’habillement et autres objets ne sont pas considérés comme des œuvres d’art. Notre art est aux antipodes de la vie quotidienne, sa fonction est de faire naître une délectation purement esthétique, pas d’apporter une quelconque utilité concrète. Les musées, galeries de peinture, conservatoires et théâtres, lieux comme arrachés au tourbillon du quotidien et où l’on se rend spécialement pour être en contact avec l’art, n’existent que dans l’art occidental.
Aussi proches de la peinture chinoise que soient les tableaux de Wang Liushi quant à la technique ou la manière de procéder (sans même parler des thèmes ou du style), ils n’en sont pas moins exposés comme n’importe quel tableau européen. Nous, amateurs de l’Orient, nous fréquentons les musées, nous ne vivons pas aux côtés des œuvres. Un tableau accroché au mur est mis chez nous pour décorer, il ne constitue pas une partie de notre vie.
Et c’est dommage. Car les tableaux sont à ce point superbes qu’il faudrait les regarder constamment. Je me tais. Je laisse parler ceux qui ont autorité.
L. Iakimovitch (revue « L’Asie et l’Afrique aujourd’hui ») : « J’ai eu l’occasion de voir à la télévision russe des artistes autodidactes, mais ce qu’ils font est tout de même empreint d’amateurisme. Tandis qu’on sent là le professionnalisme. Ce que confirment les Chinois eux-mêmes et les connaisseurs de peinture chinoise. »
Y. Batourine, cosmonaute : « L’espace est organisé de façon stupéfiante dans les œuvres de Wang Liushi. Le centre de perception, des sensations, se trouve en un point qui se perd dans l’infini, et on a l’impression de pouvoir l’atteindre. Métaphore de la limite mathématique. »
Li Yunquan, docteur en histoire, chef de la coopération scientifique de l’Institut du développement social de l’Europe et de l’Asie (RPC) : « La première fois que j’ai vu les tableaux de Valia, je n’ai simplement pas cru qu’ils étaient l’œuvre d’une femme russe. Et quand on m’a dit que celle-ci n’avait jamais spécialement étudié l’art chinois ni n’était passée par aucune école, j’ai proprement été stupéfait. »
Et pour terminer ; conformément à la tradition chinoise, tous les tableaux de Wang Liushi sont accompagnés de poèmes. Le conseiller à la culture de l’ambassade de Chine Tsui Nanxiang, présent lors de l’inauguration de l’exposition, fit remarquer que le célèbre peintre chinois Wang Wei (VIIIè siècle) faisait de même : « Vous êtes l’une de ses descendants, vous avez le même nom, Wang. »
A.L. Barkova
Collaborateur scientifique en chef du Centre International Rœrich
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