WANG LIUSHI
Mot de l’auteur :
« Je n’aurais jamais pu peindre à la manière chinoise si j’en avais d’abord su quelque chose, fût-ce des bribes. Comme si j’avais dû sauter dans une rivière quand la distance entre le bord et l’eau, au lieu de se raccourcir, s’agrandit au contraire de plus en plus. On croit plonger dans une rivière et on se retrouve dans l’abîme, l’infini. Et commencer par la peinture chinoise, cette entreprise difficile entre toutes, quand on ne connaît rien à la théorie de la couleur, c’est commettre un crime contre l’art. C’est une étrange histoire qui m’y a conduite.
J’avais reçu une excellente éducation musicale et j’étais une bonne pianiste. Installée pour un temps au Canada, je donnais des cours de piano. Hasard ou pas, tous mes élèves étaient chinois (les enfants chinois ont cette particularité de vouloir apprendre). Il y avait chez l’un d’eux des rouleaux chinois au mur, et quand je passais devant, je ressentais physiquement des vibrations dans tout le corps. Je me précipitais à chaque fois que j’y allais pour voir, ou plus exactement pour ressentir cette étrange attirance. Expérience en tout point semblable à l’amour.
J’ai bientôt lu tous les livres disponibles en bibliothèque sur la peinture chinoise. J’en ai lu les principes. Mais à part quelques phrases d’ordre général, on n’y disait presque rien de la technique du « genre ». Et c’est parfaitement naturel : tout ce à quoi on parvient techniquement, c’est une signature individuelle, élaborée au cours de longues années.
Mon audace était incommensurable : j’ai acheté des pinceaux, des tubes de peinture, de l’encre et du papier, ce que j’ai pu trouver, et je m’y suis mise sans même avoir d’idée sur la façon de « gérer » ce matériel mystérieux. J’étais loin de supposer que les Chinois s’essaient pendant des années à écrire leurs hiéroglyphes avant de « griffonner » quelque chose qui ressemble à un tableau. Je ne savais pas non plus que l’essentiel dans la peinture chinoise classique est la précision de la ligne, dans toute la gamme de son expression : mouillée ou sèche, courte ou longue, droite ou courbe. Et que seule l’expression contrastée et rythmée des dites lignes fait de l’ensemble un tout possédant son rythme. Peu à peu je commençais à saisir le sens des lignes, de l’encre et des couleurs, leur symbolique. La peinture chinoise réaliste ne me paraissait plus être seulement la belle et élégante interprétation de tel ou tel sujet, c’est comme si elle finissait par en exprimer la formule, gardant à chacun son dynamisme intérieur. Les énigmes n’en devenaient que plus nombreuses. La perspective et l’espace tridimensionnel auxquels mon œil d’Européen était habitué se réduisaient en miettes face aux ruptures de lignes des paysages chinois. La confusion s’est alors emparée de moi. J’ai longtemps cherché à comprendre comment et pourquoi il y avait chez les Chinois une perception de la perspective aussi particulière. Et je ne peux que m’incliner devant cette immense culture, combinant une représentation réaliste des objets les plus simples et une très profonde philosophie basée sur l’unité des contraires, la matière et l’esprit, le yin et le yang, en une quintessence de l’unité.
L’effleurement du pinceau sur le papier ne donnait chez moi que des taches informes. Les pensées, le cœur et la main n’arrivaient pas à se rejoindre. S’il n’y avait pas eu ce choc, cette lutte où une étrange énergie a fini par l’emporter, j’aurais abandonné. Mais il faut croire que l’amour vient à bout des plus extrêmes difficultés.
Pour atteindre, comprendre et créer quelque chose, il faut simplement étudier, penser et accomplir. »
J’utilise plusieurs styles de peinture chinoise, autant classiques que contemporains.
Ma peinture emprunte plusieurs styles, tant classiques que contemporains, à la peinture chinoise. La plus classique impose de respecter des règles strictes, d’associer l’encre, le pinceau et le papier tout en les opposant, alors que la plus contemporaine se rapproche davantage de l’impressionnisme, sans rejeter cependant la base chinoise quant aux moyens et aux méthodes d’expression. Les figures de la peinture chinoise, ce sont des symboles. Le lotus par exemple est un symbole de pureté, le paon, de beauté et de dignité ; le bambou, c’est la réserve, la force ; la grue, l’immortalité ; les chrysanthèmes, la sagesse etc…
QUOI, POURQUOI et COMMENT : les réponses à ces questions simples du point de vue philosophique et artistique m’aident à comprendre le sens de cette peinture, de représenter l’essence, de dessiner la pensée, tandis que la technique picturale doit l’exprimer. Je ne « vois pas », ne comprends pas comment le duvet, par exemple, peut être dessiné selon le même procédé technique que la pierre. Leur nature est différente, différente en est donc l’expression. Pour moi le corps humain ressemble à une ligne, c’est pourquoi il arrive que je me permette simplement une expression graphique du corps, alors que la fumée, disons, ou bien le brouillard, un tissu ou autre chose, dans la mesure où ils possèdent une nature différente, auront une technique différente. Ainsi sur un même tableau peuvent figurer et le graphisme et la « tache ».
A dire vrai, je suis saturée de tous ces affreux monstres qui encombrent les musées et les collections. Après avoir vu ces objets chargés d’énergie négative, j’ai une véritable envie de me laver au chlore pour extirper de mon âme souillée ces horreurs de la création. Dieu sait pourquoi, c’est devenu une norme de montrer « le malade que je suis ». Peut-être est-ce justement le désir de pureté et de lumière qui m’a conduite à la peinture chinoise, car celle-ci excite la pensée, et égalise aussi l’état mental jusqu’à donner une sensation d’enfance, d’envol.
La spontanéité, l’harmonie, la finesse du trait, la symbolique, l’esprit lyrique, voilà ce qui m’a fortement attirée. Les excès de l’Occident, avec la philosophie qui est la sienne, ne s’inscrivent pas dans l’art classique chinois. Quoique de nos jours même en Chine et même dans la diaspora les artistes s’éloignent des règles fondamentales et des principes philosophiques dans leur peinture, mais cela ne va pas jusqu’à s’affirmer comme courant, car c’est senti comme quelque chose d’étranger qui ne reflète pas la vie du peuple. Peut-être est-ce la raison pour laquelle cet art exquis ne dépérit pas et que toutes ces « voies sans issue » restent pour ainsi dire à la marge.
On assiste actuellement à une sorte de symbiose entre les cultures de l’Orient et de l’Occident, et cela auréole la peinture chinoise (ou la peinture dans le style chinois) d’une lumière incomparable, d’une finesse de trait qui, si cela est fait avec talent, ne peuvent qu’enrichir l’art en tant que phénomène et la peinture chinoise en particulier.
Wang Liushi
Copyright © Valentina Battler
All rights reserved.
Copyright © Valentina Battler
All rights reserved.